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Mercredi 3 juin

3 juin 2020

Routine sur route glissante

Nous sommes tous, quasi sans exception, des créatures d’habitudes. Y compris ceux qui clament aimer et ne vivre que pour l’inattendu. Au vrai, l’inattendu vécu au quotidien, voire attendu au quotidien, est-il autre chose qu’une habitude ?
Immédiatement, même si ça n’a pas beaucoup de rapport, mes pensées vont, presque nostalgique, aux délices du Rivage des Syrtes de Julien Gracq, et, dans une moindre mesure, au Désert des Tartares de Dino Buzzati, ainsi qu’à la chanson « Zangra » de Jacques Brel, qui me semblent trois œuvres cousines à cet égard : l’attente d’un inattendu on peut plus attendu. L’inattendu doit survenir. On ne sait quand. Plus le temps passe, plus la probabilité de sa survenue augmente
Je me souviens également d’un jazzman qui, à la question « Pourquoi le jazz plutôt qu’une autre musique ? » me répondait en substance : « parce que je déteste me répéter, faire deux fois la même chose, cela me rapproche trop de la mort. » Et pourtant c’était une créature d’habitudes, lui aussi. Des habitudes qu’il cultive délibérément justement pour pouvoir… faire du jazz ! Et ne jamais se répéter. Un oxymore. Mais, comme me le faisait fort justement remarquer mon frère, certaines des innovations les plus disruptives prennent leur source dans un oxymore : un plus lourd que l’air qui vole, une surface qui attache sans attacher, un mouvement circulaire qui devient rectiligne, voir sans être vu, voir à l’intérieur d’un corps, sans l’ouvrir, soulever plus lourd que soi…
Et même pour les aventuriers, que l’on croit prêt à tout, et cherchant à en perdre haleine la nouveauté, ce sont peut-être bien les êtres les plus pétris d’habitudes et de routines. Voyez les astronautes, les marins solitaires, les pilotes d’essai, les explorateurs de tout poil : leur préparation est d’une rigueur implacable, leurs check-lists interminables, leur attitude face aux imprévus est pensée très longtemps en amont, ce sont des réflexes acquis au prix de milliers d’heures d’entraînement et de conditionnement. Et, si l’on songe à des situations extrêmes comme les guerres : les militaires poussent la logique du conditionnement jusqu’à l’absurde, pour se garantir de la loyauté et de l’obéissance de chaque individu au sein d’une masse informe : une habitude de groupe.
Nous sommes donc, tous, quasi sans exception, des créatures d’habitudes. C’est pourquoi la situation présente est passionnante d’enseignements : même dans ce quotidien incertain, nous sommes assoiffés d’habitudes, quand bien même seraient-elles éphémères, et la frustration vient principalement du fait que ces habitudes que nous établissons chaque jour ne sont jamais ou rarement pérennes.
Voilà deux mois et demi que je ne sais jamais réellement quand je vais pouvoir travailler. D’une semaine sur l’autre, d’une journée à la suivante, je ne sais si je vais devoir prendre soin de mes enfants, de l’un d’entre eux, ou de tous en même temps. Je ne sais où je vais pouvoir travailler, pendant combien de temps (selon la durée d’une sieste, par exemple, qui peut varier de 45 minutes à près de 3h).
Parfois, j’arrive à trouver une routine pendant trois jours, et j’en suis si heureux que j’hésite à la bouleverser, même si c’est dans l’espoir d’un mieux : le mieux est l’ennemi du bien, n’est-ce pas ?
Alors mes routines glissent dans le temps, s’adaptent, se moulent, s’étirent et se rétractent. Ce n’en sont pas réellement, mais je fais semblant, sinon je n’y arriverai sans doute pas.
Rédiger ces quelques lignes est en réalité le seul invariant. Chaque jour, chaque matin si c’est possible (sinon, j’essaie de voler quelques dizaines de minutes pendant la sieste, justement), je trouve dans ces Virus Diaries ma seule vraie habitude. Et j’ai le sentiment que tout va mieux dès lors j’ai mis mon texte en ligne. La journée ne pourra pas être totalement mauvaise, puisqu’une habitude au moins est parvenue à s’imposer dans le tumulte contemporain. [1]
Et, comme Aldo, j’attends l’inattendu attendu : éclaircie ou désastre sanitaire, ou bouleversement géopolitique, je guette l’horizon par-delà la mer tranquille qui nous sépare du Farghestan.

[1On comprendra dès lors que je renâcle à cesser de tenir ce journal, quand bien même ce serait pour consacrer ces mêmes minutes quotidiennes à un autre travail d’écriture tout aussi personnel.



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