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Vendredi 17 avril

17 avril 2020

Autre chose

Pourquoi Bach me surprend-il toujours ? Pourquoi, alors que cette musique a bercé mes premiers mois, mes premières années, alors que je l’écoute et la travaille inlassablement depuis si longtemps, continue-t-elle à me surprendre ?
Prenez le moindre petit Prélude du Clavier bien tempéré, le moindre Adagio des Sonates et Partitas : j’ai le sentiment de les connaître par cœur — et il y a bien eu un moment où je les ai connus/joués par cœur —, et pourtant. Me voilà qui les remets sur les pupitres et, passé quelques mesures, je redeviens comme spectateur du déroulé de cette musique, je me refais avoir par ses tours et détours. Inlassablement. Une modulation inattendue — inattendue, vraiment ? Non : je sais bien qu’elle est là, qu’elle m’attend. À moins que ce ne soit deux mesures plus loin, ou m’a-t-elle échappé cette fois, si occupé que j’étais à écouter un contre-chant, ou telle tenue qui « tend » le fil du discours d’un bout à l’autre. Ou une petite variation à laquelle je n’avais bizarrement jamais prêté attention auparavant.
Le cas du Clavier bien tempéré est particulièrement éloquent : parce que je connais parfaitement leur enchaînement. Je connais le « gimmick » de chaque prélude, le sujet de chaque fugue — mais ça ne m’empêche pas de me faire avoir par leur développement.
Et puis ceci encore : comment ce diable de Bach arrive-t-il à concilier ainsi perfection formelle — ce sentiment que tout est à sa place — et ces surprises sans cesse renouvelées ?
Le sentiment est particulièrement prégnant lorsque je remets sur le pupitre une pièce que je n’ai pas travaillée depuis longtemps. Ce sentiment de se promener sur un chemin familier, que la force de l’habitude nous faisait autrefois parcourir sans forcément prêter attention à tous les détails. On y retrouve les couleurs, les odeurs, les formes générales, les croisements, et, dans le même temps, tout a changé : les arbres ont grandi, certains sont tombés, d’autres sont nés, les sentiers ne sont plus ravinés de la même façon, les racines ne les barrent plus aux mêmes endroits. Une redécouverte, une nouvelle lumière se fait. On avance pas à pas, on essaie de désapprendre les doigtés, les habitudes qui restent, comme sédimentées, voire enkystées, du jeu instrumental d’hier. Pas à pas. Comme si on déchiffrait à nouveau, en prenant son temps, en sirotant chaque note, en appréciant chaque pas.
Parfois, la mémoire ou la connaissance intime aidant, on parvient à déjouer l’un des pièges semés par Bach. Et parfois, on trébuche. Mais c’est avec un tel plaisir que l’on trébuche, que l’on se laisse trébucher, que l’on se laisse surprendre.
Ah ! Parvenir à une phrase, à un texte, qui ne cesse ainsi de décevoir les attentes — mais d’une de ces déceptions délectables qui invitent à la relecture…



Dernier ajout : 6 juin. | SPIP

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