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8 février 2010

Episode IX

C’était délicat, pour moi, de sortir de là. À mesure que la ville grossissait, augmentait, phagocitait son entourage, ses petites sœurs s’amaigrissaient, peau de chagrin urbaine, ressemblaient de plus en plus au désert qui les avait accueillies au premier chef. Ville qui n’est plus qu’un centre noueux, rabougri, refermé sur lui-même. Ville qui s’intègre et se désintègre dans un mouvement égal et non contradictoire. Et à son cœur, des citadins, des citadines, qui n’y croient plus, tentent seulement d’échapper au soleil et au désœuvrement. Sur un promontoire qui jadis fut prisé des gens de passage — touristes, voyageurs de commerce, flâneur sur la route du sud — et dédaigné des habitants du lieu, alors métropolitain, un monument accompagne le panorama et se désagrège avec lui. Les couleurs qui furent vivent subissent le même sort que la terre aride, que les rares et maigres bosquet. Ne fleurissent plus que les seringues, qui ont remplacé les aiguilles, les cubis qui ont remplacé les ballons, les solitudes cordiales et chaleureuses qui ont balayé les sourires.

Ce n’est plus que fragments de vie, fragments d’histoire, sans explosion ni joie, quelques rares bouts de tendresse, arrachés à des haillons déjà clairsemés. On y joue avec la mort et les fantômes, un crâne chemine çà et là comme un nez avait pu le faire un siècle plus tôt — mais sans humour malgré son rire —. Ici, il y a tout, et il n’y a rien. Il y a le quotidien, dur à la tâche, et l’exceptionnel, rare (sic !), qui n’est qu’une tache vite estompée sur le quotidien. Il y a ceux qui partent loin, mais gardent au chaud leur solitude, ignorent leur ailleurs, il y a ceux qui, nomades, n’ont jamais rêvé de grands espaces et n’aspirent qu’à la lourdeur immobile du foyer, il y a ceux qui rêvent et qui n’ont que trop peu de mots. Ce ne sont plus que des fragments de destin. Nul n’en a plus un intégralement à lui, qu’il peut revendiquer, aimer, chouchouter, montrer avec fierté, désarroi ou dépit. Nulle leçon à tirer de tout cela. Seulement un constat, malheureux, désespéré, d’un combat perdu d’avance (si seulement on pouvait éviter ce cliché, mais comment ?) ou à tout le moins éternellement (à) recommencé(er).

Pourtant, si l’on faisait seulement un pas en arrière (ou en avant), dans le temps, dans l’ère (air), dans l’esprit, ce ne serait que légende et mythe rapportés à quelques mots apparemment indignes et d’une richesse pas cachée pour tout le monde. Mais c’est délicat, toujours, là encore. Et ce serait dépasser le triste réel pour entrer dans la fiction (avec un grand ou un petit "f", je ne le saurai jamais), et encore, pas n’importe laquelle, une fiction non point symbolique, mais autre, qui ne mérite absolument aucun autre nom que celui-là, ces sept lettres : f-i-c-t-i-o-n.

Et peut-être, alors, l’alpha et l’oméga, quelque part seulement, dans une contrée de falaises et de tigre, de remparts et d’oubliettes tournées comme un pot.



Dernier ajout : 23 juillet. | SPIP

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