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Attaquer la langue

3 octobre 2009

Par Marcel Proust

Madame,

Je vous remercie infiniment de votre lettre si ravissante, si drôle, si gentille et j’ai lu presque en même temps l’article de M. Ganderax... Que j’aimerais vous avoir connue ainsi (pouvoir vous appeler "mon amie de Bas-Prunay"), savoir toutes ces choses, avoir été capable de les écrire. Et alors il me semble que je les aurais écrites... un peu autrement.

Je ne dis pas cela contre M. Ganderax, qui a d’immenses qualités, un homme vraiment d’un format qui n’est plus très usité, qu’on verra de moins en moins et que pour ma part je préfère àceux de maintenant. Mais pourquoi, lui qui écrit si bien écrit-il ainsi ? Pourquoi quand on dit "1871" ajoute-t-il "l’année abominable entre toutes". Pourquoi Paris est-il aussitôt qualifié "la grand’ville" ? Delaunay "le maître-peintre" ? Pourquoi faut-il que l’émotion soit inévitablement "discrète", et la "bonhomie souriante", et les "deuils cruels", et encore mille autres choses que je ne me rappelle pas.

On n’y penserait pas, si précisément Ganderax, quand il corrige les autres, ne croyait servir la langue française. Il le dit dans votre article "les petites notes marginales que j’écris pour l’illustration et la défense de la langue française". Pour l’illustration, non. Pour la défense, non plus.

Les seules personnes qui défendent la langue française (comme "l’Armée pendant l’Affaire Dreyfus") ce sont celles qui "l’attaquent". Cette idée qu’il y a une langue française, existant en dehors des écrivains et qu’on protège, est inouïe. Chaque écrivain est obligé de se faire sa langue, comme chaque violoniste est obligé de se faire son "son". Et entre le son de tel violoniste médiocre, et le son (pour la même note) de Thibaut, il y a un infiniment petit, qui est un monde ! Je ne veux pas dire que j’aime les écrivains originaux qui écrivent mal. Je préfère - et c’est peut-être une faiblesse - ceux qui écrivent bien. Mais ils ne commencent àécrire bien qu’àcondition d’être originaux, de faire eux-mêmes leur langue. La correction, la perfection du style existe, mais au-delàde l’originalité, après avoir traversé les faits, non en-deçà. La correction en-deçà, "émotion discrète", "bonhomie souriante", "année abominable entre toutes", cela n’existe pas. La seule manière de défendre la langue, c’est de l’attaquer, mais oui, Madame Straus ! Parce que son unité n’est faite que de contraires neutralisés, d’une immobilité permanente qui cache une vie vertigineuse et perpétuelle. Car on ne "tient", on ne fait bonne figure, auprès des écrivains d’autrefois qu’àcondition d’avoir cherché àécrire tout autrement. Et quand on veut défendre la langue française, en réalité on écrit tout le contraire du français classique. Exemple : les révolutionnaires Rousseau, Hugo, Flaubert, Maeterlinck "tiennent" àcôté de Bossuet. Les néo-classiques du dix-huitième et commencement du dix-neuvième siècle, et la "bonhomie souriante" et "l’émotion discrète" de toutes les époques, jurent avec les maîtres. Hélas les plus beaux vers de Racine :

Je t’aimais inconstant, qu’eussé-je fait fidèle !

Pourquoi l’assassiner ? Qu’a-t-il fait ? A quel titre ?

Qui te l’a dit ?

n’auraient jamais passé, même de nos jours dans La Revue de Paris. Note, de M. Ganderax, en marge, pour la "Défense et l’illustration de la langue française". "Je comprends votre pensée ; vous voulez dire "Je t’aimais inconstant, qu’est-ce que cela aurait été si tu avais été fidèle." Mais c’est mal exprimé. Cela peut signifier aussi bien que c’est vous qui auriez été infidèle. Préposé àla défense et l’illustration de la langue française je ne puis laisser passer cela."

Je ne me moque pas de votre ami, Madame, je vous assure. Je sais combien il est intelligent et instruit, c’est un question de "doctrine". Cet homme plein de scepticisme a des certitudes grammaticales. Hélas, madame Straus, il n’y a pas de certitudes, mêmes grammaticales. Et n’est-ce pas plus heureux ? Parce qu’ainsi une forme grammaticale elle-même peut être belle, puisque ne peut être beau que ce qui peut porter la marque de notre choix, de notre goà»t, de notre incertitude, de notre désir, et de notre faiblesse. Oui, cet homme si intelligent a connu toute votre vie. Il a déjàfait un peu le chemin de toute vie, et il se tourne en arrière, la diversité des plans devrait multiplier pour lui la beauté des éclairages.

Mais le dogme grammatical le tient dans ses chaînes. Émotion discrète, bonhomie souriante. Et puis la CARMEN si gaie, est-ce bien vous ? En vous aussi n’y a-t-il pas une part de PERDITA, d’IMOGENE ? Malgré tout, c’était un beau témoignage d’une vie sur d’autres vies douloureuses et belles dans leur rayonnement de gloire.

J’ai lu cela avec beaucoup de plaisir et j’ai trouvé la description de votre portrait délicieuse. Il avait fait dernièrement un merveilleux petit discours aux enfants d’une école. C’était bien mieux.

Madame, quelle sombre folie de me mettre àvous écrire de grammaire et littérature ! Et je suis si malade ! Au nom du Ciel, PAS UN MOT de tout ceci àM. Ganderax. Au nom du Ciel… auquel nous ne croyons hélas ni l’un ni l’autre.

Respectueusement àvous,
Marcel Proust

Qui dit mieux ce qu’est écrire, cette torture qu’on inflige quotidiennement àla langue ?

J’aimerais que tout mon travail, et tout le travail que vous pouvez lire ici, soit lu avec ces mots àl’esprit.



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