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La facilité

27 avril 2009

— Aller, avoue-le, c’est par facilité, non ?

— Non, vraiment, je ne vois pas ce que tu veux dire.

— Mais si, tu sais très bien. Seulement tu ne veux pas l’admettre, tu ne veux pas te l’avouer même si, au fond de toi, tu sais bien que c’est la vérité, tu en connais la vérité.

— Non, vraiment non. Rien n’est facile là-dedans. Entre en jeu de l’effort, de l’intelligence, et jusqu’à une capacité d’adaptation que tu ne pourrais même pas imaginer. Une forme de dépassement de soi. En quelque sorte. Dépassement de ce qu’on voit de soi, en tous cas, pour franchir — annuler — la distance, lire et prédire.

— Oui, c’est bien ce que je veux dire. C’est du calcul, c’est prémédité, c’est réfléchi, c’est préanalysé, prédit, calculé, planifié, et mis en oeuvre avec le plus grand soin, la plus grande surveillance.

— Et tu appelles ça la facilité, toi ?

— Oui.

— T’as rien compris, alors.

— Oh que si, je n’ai que trop bien compris : tu ne laisses aucune place à l’erreur. C’est trop facile. Trop facile d’être toujours en contrôle, de ne jamais lâcher prise, de laisser aller, de jouir ainsi mesquinement de tes triomphes qui ne seront jamais des gloires. Trop facile de crypter, cryptographier, cryptophilier, cryptophager.

— Je te vois venir. Bientôt, tu vas dire que « à trop cacher on se cache à soi-même », « à trop calculer on ne sent plus rien »... Que de clichés.

— Hélas oui. C’est bien mon problème.

— Ton problème ? Je croyais que c’était le mien.

— Et bien non, en fait, je crois que je parlais de moi, et non de toi.

— T’es encore plus égocentrifié que moi, dis donc.

— Sans doute...

Je maintiens, toutefois. Je maintiens que c’est par facilité. C’est d’ailleurs bien plus dur pour toi d’y résister.

— Tiens, tu reparles de moi, à présent.

— À moitié... (pensif)

— À moitié, tu parles. Tu ne sais pas, tu ne sais rien. La seule chose que je peux voir ce soir, c’est une page blanche. Et l’angoisse qui va avec.

— Ben oui, justement. La page blanche vient de sa blancheur. Si l’on y met un mot, un seul, l’angoisse se dissipe. Encore faut-il alors qu’elle ne revienne pas, pour en trouver un second qui soit à la hauteur. De si belles pages blanches. De si beaux premiers mots, premières phrases, premières esquisses.

— Alors quoi, qu’y a-t-il de pire pour toi : l’angoisse de la page blanche, l’anxiété de l’ébauche ou la fatalité de l’inachevé.

— Ça dépend des moments. Ce soir : les trois.

Les trois se disputent la primeur et envahissent ma nuit d’insomnies.



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