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Incertitude

10 février 2009

Tout avait commencé par de l’incertitude. Plus personne n’était plus sûr de rien. Vraiment. Pas sûr de dormir, pas sûr de rêver, pas sûr de manger, pas sûr de demain et de l’autre et du soleil et de l’air qu’on respire.

Alors chacun angoissait dans son coin. On ne pouvait pas angoisser ensemble, car on ne pouvait jamais être sûr de l’autre, non plus, jamais être sûr de l’autre avec lequel on aurait pu angoisser, jamais sûr de son angoisse ni même de son existence alors quoi. On restait dans son coin, on angoissait tranquillement, de plus en plus incertain. On perdait l’appétit, on perdait le sommeil, on perdait jusqu’à la tranquillité d’angoisser tout seul — toutes ces choses incertaines qui soudain nous échappaient bel et bien.

Bientôt, même les plus forts d’entre nous ne purent plus s’empêcher de douter — les plus forts, les plus têtus, les plus fanatiques. La religion n’offrait plus aucun confort aucun réconfort — et d’ailleurs, comment l’aurait-elle pu, alors que les papes/ayatollahs/dalaïs lamas eux-mêmes n’étaient plus sûr de leurs fois. On ne peut être plus catholique que le pape, comment avoir plus de certitude que les plus certains d’entre nous.

Au début, les kinés ont fait une fortune, avec toutes ces contractures et ces dos bloqués, mais bientôt eux-mêmes n’osèrent plus sortir de chez eux, malgré quelques timides injonctions du gouvernement.

Les premiers malades apparurent quelques semaines plus tard, c’était allé très vite. De plus en plus, on restait chez soi, on n’osait plus sortir, plus travailler, on n’osait même plus vomir malgré la nausée qu’on n’osait oser. Rapidement les rues se sont vidées.

Le seul avantage à cette situation, avaient alors remarqué les autorités affligées par cette soudaine baisse de consommation, c’était la baisse de la criminalité. Plus personne n’osait sortir, y compris les moins scrupuleux, et ceux-ci n’étaient d’ailleurs plus sûr de trouver de quoi se sustenter lors de leurs rapines. Donc ils restaient chez eux et angoissaient tous seuls aussi.

Et puis tout le monde se terra et un silence gigantesque pesa comme un chape sur chacun. On grelottait, on n’osait plus regarder par la fenêtre, on se recroquevillait, on se laissait, on s’abandonnait, sans même être sûr de ce que c’était, il y eut des morts par millions, par milliards.

Comment on s’en est sorti, on n’en sait rien.

Un jour, de l’éveil, la certitude de la vie a repris, on a ouvert les yeux et on s’est levé, les quelques milliers qui restaient, les quelques centaines qui pouvaient encore marcher, on a regardé la lumière et senti sa chaleur, et puis on a oublié. Pour combien de temps ?



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