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Aix-les-Bains — 4 octobre 2008 — matin

4 octobre 2008

Aix-les-Bains — Balzac — Peau de Chagrin — la fin — le lac — premiers émois littéraires sexuels — je ne l’ai pas sous la main donc aucune certitude — Pas de tentation ici — Première fois que je lis « débile » — les ruines du systèmes thermal (casino, grands hôtels n’ayant gardé que le nom, suites divisées en chambres) — automne contrasté et froid

Dès qu’on m’a dit Aix-les-Bains, j’ai pensé Balzac. Comme un réflexe, réaction immédiate au stimuli.

Balzac et La Peau de Chagrin. Je n’ai pas sous la main le volume et je ne peux donc l’affirmer avec certitude — ma lecture remonte à plus de 16 ans, 17 ou 18 peut-être, au ski je crois, le vieux livre couverture jaune reliure irrégulière papier doux un peu gris, défilé des autres volumes que j’ai lu dans la même collection, Les Fleurs du Mal, Gil Blas, Liaisons Dangereuses — mais je crois que c’est bien Aix, j’ai souvenir de la fin du livre. Une longue période d’absence, quelques années passées en suspens, on a quitté le héros (trou de mémoire complet sur son nom) à Paris, affolé par la réduction de sa peau, on le retrouve à Aix-les-Bains, un temps indéterminé plus tard, emmitouflé dans un grand manteau noir, une large écharpe claire, dans une barque tranquille sur le lac. Une cure — un ermitage plutôt —, une cure thermale pour échapper aux tentation du vouloir, du désir. Reclus, ne côtoyant plus personne que son vieux serviteur — souvenir du mot « débile » appliqué à ce vieil homme et à ses bras, étonnement de le voir là, utilisé ainsi dans ce contexte et ce sens que je ne lui connaissais pas et que j’ai du regarder —, son vieux serviteur qui a pour instruction de ne jamais lui demander s’il « veut » quoi que ce soit, doit proposer, suggérer, parler le moins possible et il s’y plie avec une bonne volonté difficilement compréhensible pour le petit garçon que je suis — étrange comme le roman me revient en mémoire au fil de l’écriture.

Evidemment, tout le monde le sait, tout le monde s’y attend, ça se termine mal. Et à Aix-les-Bains même, il me semble, à l’entrée de sa chambre d’hôtel — souvenir de m’être posé la question, qu’est-ce qu’une ville d’eau, à quoi ça sert, ça existe vraiment — car bien sûr Pauline le retrouve (hésitation du stylo, s’appelle-t-elle bien Pauline, je crois bien mais pas sûr encore une fois et tant de choses attachées à ce prénom qui n’ont qu’un rapport lointain à Balzac quoi que) et la voyant il ne peut s’empêcher de la désirer, de la vouloir toute entière — qui pourrait le lui reprocher, il l’aime, elle l’aime — et de mourir de ce désir à moitié consommé à moitié consumé.

Cette dernière scène m’a profondément marqué, je crois que c’est peut-être là mon premier émoi sexuel littéraire — oui, je devais avoir dix ans et on a les découvertes qu’on peut —, ce désir au-delà de tout, cet amour qu’importe la mort, cet oubli déraison, une scène courte, pas plus de quelques lignes, un paragraphe peut-être et en quelques mots la sensuelle beauté de Pauline, son abandon, son appel, son désir à elle aussi — comment y résister — suivi de son désarroi, son effroi, sa frustration.

Relue plusieurs fois. Non seulement parce que j’ai toujours eu du mal à me séparer d’un livre et de ses personnages, surtout à cet âge, mais aussi pour retrouver ce trouble qui me gagne à cette suggestion concise et forte.

En tous cas, Balzac a eu raison sur Aix-les-Bains. Pas de tentation ici. Une ville d’eau, une ville de thermes, dont les bâtiments grand siècle sont comme les vestiges de la majesté, de la grandeur passée de ces lieux — vu hier L’Année dernière à Marienbad, comment ça aucun rapport ? pas si sûr… — comme les ruines romaines qui les y ont précédés, les grands bâtiments gardent en souvenir jaloux le temps où ces lieux étaient des villégiatures de la haute société — mon hôtel s’appelle Astoria, ça ne s’invente pas. Les plafonds hauts, la verrière de l’accueil, les dimensions de l’immeuble (qui me rappellent le Lutétia à Paris) me font penser que ma chambre n’a pas toujours été individuelle, elle a du faire partie d’une large suite. Mais aujourd’hui la haute société ne fréquente plus ces eaux-là et je ne sais pas si les curistes continuent à venir ici — quelles sont d’ailleurs les vertus curatives de la source d’Aix ? Ça doit se trouver, beaucoup de rhumatologues et d’ostéopathes dans le coin.

On ne voit pas le lac de la ville. Les bâtiments le cachent. L’inévitable Casino (où se tient un Salon du Chocolat que je ne vais pas manquer de visiter) le premier.

Ici l’automne est froid et contrasté. Soleil, précipitation, grisaille se succèdent à grande vitesse.

Ce matin, il fait froid, l’air est pur, le ciel rempli de nuages de ce mauvais temps de montagne, toujours plus proche comme le plafond haut d’un appartement sous les toits qui se rapproche quand on grimpe l’escalier raide qui mène à la mezzanine.

Il a plu toute la nuit, avec quelques intermittences — j’ai très mal dormi, chambre surchauffée, fenêtre ouverte, et j’ai pu suivre les variations de la précipitation —. Hier soir, un jeune sortant d’un bar a dit à ses amis la neige n’est pas loin et, en effet, ce matin, même si aucun flocon n’a touché la ville, dans les interstices laissés par le gris, on peut voir les flancs bas et noirs des montagnes alentour saupoudrés de blanc, comme le gâteau au chocolat familial couvert de sucre glace.

Soif d’écrire aujourd’hui, soif que je vais devoir contenir car bouclage dans quelques jours (et salon du chocolat, bien sûr, impossible de rater ça, non ?).



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